C’était la première fois qu’un amoureux me préparait une surprise : « J’ai toujours voulu aller à cet endroit, mais je n’avais pas trouvé la bonne personne. Maintenant, je t’ai trouvée », m’as dit Dominik comme seul indice. « Assure-toi d’arriver avant 7pm, ça commence à 7h30! ».
Mystère mystère… quand on recherche des possibilités, quand on essaie de tracer nos habitudes communes pour noter le petit trésor endormi qu’enfin on va nous apporter. Mais non. Je ne connais pas Dominik depuis assez longtemps pour deviner ce qu’il veut bien me faire, faire de nous.
À la gare, le simple fait d’avoir retrouvé Dominik semblait suffire comme surprise à mon cœur, qui était encore en mode bruxellois. On retrouva vite les rues colonaises jusqu’à la maison, ou on eu tout juste le temps de déposer mes bagages et prendre les vélos : il ne fallaut pas être en retard! (Je tiens à préciser l’énorme aide de Dominik en cette matière. Maintenant, je suis presque à l’heure... Avec lui, du moins;)
Même s’il n’en paraissait rien, mon sourire ne réussissait pas à redescendre de son nuage.
On entreprend la balade habituelle sur nos bicyclettes (oui oui, j’ai MA bicyclette à Cologne :) La route est belle, il fait juste assez froid pour rougir les joues et donner envie de se réfugier en-dedans. Mais en dedans de quoi, je tarde à le savoir…(et vous aussi!).
On arrive au plus cute des squares de Köln, en plein quartier résidentiel, en forme irrégulière de triangle machin, avec des toupies (vous savez les trucs sur lesquels vous vous accrochez et là quelqu’un vous donne un élan pour vous faire tourner? Le problème c’est qu’après quelques tours déjà, on est bien étourdi et il faut essayer de contrôler l’attraction en s’approchant ou s’éloignant du sens. Facile, oui quand tu ne sais plus de quel sens est ta tête et que tes mains se préparent à te lâcher pour te projeter dans les bégunias du voisin) et des bascules pour les enfants (et moins enfants). Un restaurant, on dirait : Unsicht-Bar.
Hmm, j’utilise mon fabuleux instinct humain de survie et décide d’utiliser mon cerveau pour décoder ce message et enfin savoir où je me trouve. J’analyse le nom : sicht voulant dire « vu », unsicht doit logiquement vouloir dire « pas vu » ou bien « non vu ». Bref, du français pas beau accompagné en finale du mot universellement universel Bar. Ça me dit quoi si je suis en train de mourir de faim, moi? Je me lance donc dans l’analyse d’indices visuels : il y a une caisse à l’entrée (ou est-ce la sortie?) garnie d’une caissière. La penderie est juste en face, à aire ouverte, et il y a trois tables hautes avec ce que je devine comme étant des menus entre les deux. Dominik germanise avec la Germanaise alors que moi, Francouine un peu égarée dans sa surprise, tente de comprendre dans quel patente j’ai accepté de m’embarquer : sur les murs, des posters de jeunes enfant africains tous sourires. Je me surprends dans ma confusion à associer les mots « non-vu » avec le noir, l’obscurité, et donc avec, peut-être, des Africains? Je sais : c’est un restaurant éthiopien! Non. Franchement Marianne, quel raisonnement politiquement incorrect…
Dominik me guide vers les tables hautes ou nous devons choisir ce qu’on désire manger. Dans les menus, tout est écrit en allemand : ce qui d’office ne m’effraie pas trop car, que pensez-vous qu’on apprend lors des premiers cours de langues? Comment parler d’où on vient, ce qu’on fait dans la vie, si on a des frères et sœurs, quel sont nos passe-temps, comment se débrouiller chez le médecin et bien-sûr, comment déchiffrer un menu! Mais à mon grand étonnement, pas de description typique : plutôt, de cours textes qui ma foi, ressemblent plus à de la poésie qu’à une recette de sauce béchamel. Rien n’indique vraiment ce qu’il y a dans les assiettes; on ne peut en fait que choisir entre les menus fromage, poulet, viande ou végétarien. Et fait surprenant, on ne peut choisir que le service cher : l’assiette végétarienne en 3 services (le minimum) est à 35 euros… J’en avais les yeux grands ouverts, pourtant dans un endroit où les choses sont « non vues ».
Et là, un éclair. Je vois notre hôtesse s’avancer vers nous pour nous apporter à la salle à manger et le détail le plus important de ces longues minutes bien mystérieuses me saute aux yeux (sans jeux de mots): elle est aveugle. Dominik traduit alors la question qu’elle me pose, comme ultime vérification : « you’re not afraid in the dark, are you? ». Et là je comprends…
C’est un restaurant où l’on mange dans l’obscurité totale!!! On accède en fait à la salle à manger par une double porte bien étanche pour stopper la lumière dans sa course. À l’intérieur, pas de petites veilleuses au plancher pour ne pas tomber : il ne faut simplement PAS tomber! En fait, c’est la serveuse qui nous apporte à notre table en nous tenant par la main comme des enfants de 3 ans et demi (et si on veut se relever pour aller aux toilettes, il faut lui demander qu’elle vienne nous chercher!). Ce qui frappe en entrant, c’est bien sûr le noir - noir noir noir – mais surtout le bruit : les voix de dizaines de personnes s’activent dans l’air dans un flot de conversations enjouées tout à fait normales, mais qui dans cet environnement paraît soudainement trop étrange. Est-ce un enregistrement? Non, on entend bien en 3-dimensions.
Nos 3-dimensions prennent de plus en plus forme lorsqu’on commence à découvrir notre nouvel environnement : la table est comme un continent étranger dont personne n’a encore la carte. On nous sert à boire, puis la serveuse s’éclipse dans l’infini. Je sens mes yeux grands ouverts qui ont envie de voir, essaient de voir quelque chose, ne serait-ce que ma main, mais rien de rien de rien. Ce n’est pas un faux noir auquel on est habitué dans nos sous-sols ou même, chambres noires. Il fait nouère!
L’entrée arrive : mais qu’est-ce qu’il y a dans l’assiette? Mystère, mystère… Bien on a au moins l’indice notable que c’est une salade parce que c’est ce qu’on a choisi, reste à savoir ce qu’il y a dedans. Premièrement : où est la fourchette? et hop! Merde, j’ai l’impression de vouloir pelleter un nuage; les feuilles napées de (délicieuse) vinaigrette sont un peu ramollies et l’attaque par-dessus ne fonctionne pas très efficacement, sauf pour ces morceaux de tomates et avocats que je découvre dans mon acharnement. (Pour les feuilles, il faudra utiliser l’attaque par-dessous). La surprise : les morceaux de champignons, ce petit légume étrange au goût peu fort, mais à la texture très spéciale, qui nous permet de le reconnaître après quelques secondes de recherche dans notre registre des touchers dentaires. Je vous laisse imaginer la tournure fascinante que ce repas était en train de prendre. Déjà… Et je vous épargne les grands détails de la soupe de Dominik, qui voulait à tout prix me faire goûter à l’autre bout de la table. (Ce n’est que plus tard que nous avons réalisé que les manches du chandail de Dominik avaient de belle bandes de jus orangé séché : c’était une soupe au curry!)
Le plat principal était tout simplement sublime; je ne sais pas s’il y avait des cheveux ou des mouches dedans car je ne voyais rien, mais c’était certainement un des meilleurs repas de restaurant que j’avais eu le privilège d’apprécier de toute mon existence.
Nous avons joué à « aide-moi à deviner c’est quoi ce légume-là! » et « goûte à ça, c’est trop bon! » pendant près d’une heure je crois, incapable de nous empêcher d’utiliser nos doigts; nos seuls yeux pour mettre la première étiquette sur les aliments qui entraient dans notre bouche – ou celle de l’autre. (Avec les ustensiles, de toute façon, on réalise vite qu’on n’a pas de manières, et qu’on réussit bien mal à trouver la nourriture dans l’assiette.) Car honnêtement, il n’y a rien comme ne pas voir son assiette pour réaliser que notre regard sur ce qu’on s’apprête à mettre en bouche apporte directement une forte conception du goût de ce qu’on mange, déjà. Dans l’obscurité, on se retrouve avec une bouchée, à zéro sur l’échelle des devinettes : et c’est très bizarre… Et on imagine alors le quotidien des aveugles, qui n’ont souvent aucun idée de ce qu’ils piquent-ou-prennent avec leur fourchette-cuillère. Tout réside dans le goût, la texture, les épices. Et les bonnes manières qu’ont réussi à développer les non-voyants pour concurrencer les voyants à table. Je leur lève mon chapeau (avec un bruit sonore).
La blague du dessert : je n’était pas capable de dire si ma mousse était au fraises, aux framboises ou aux cerises… Pourtant, je n’étais pas bernée par le rouge : seulement un signe de mon entraînement plutôt récent pour la saveur de ces fruits, que j’ai appris à aimer aux cours des cinq dernières années seulement.
Avant de partir, il fallait trouver la serveuse. Normalement, lorsqu’on avait besoin d’elle, on essayait de localiser sa voix à une autre table, en train de parler à d’autres clients et on l’appelait très fort par son nom. (Incroyablement, dans cette masse de voix, celle de Sheva sortait du lot, car nous pouvions l’associer à plusieurs concepts de notre réalité, déjà. En comparaison, nos voisins n’étaient que des machines à bruits allemands.) Nous étions persuadés qu’elle était sortie, car depuis quelques minutes déjà, on ne l’avait plus entendu. Dominik y va d’un « Sheva! » sonore, qui nous répond par un doux « ja, ich bin hier » venant de la table à côté. « Je me repose un peu ». « Tu nous accompagnes à la lumière, maintenant? ».
Une minute plus tard, nous étions sortis. Comme d’un rêve, ou d’une voiture après avoir dormi sur toutes la route jusqu’à la maison.
En vrac, quelques détails pratiques à propos du Un-sicht Bar :
- tous les serveurs sont non-voyants ou atteints de faiblesse visuelle
- tous les cuisiniers sont voyants
- les serveurs utilisent un système de bouton leur indiquant le contenu des cabarets
- les épices utilisées sont intentionnellement simples pour ne pas trop mélanger les sens : sel, poivre, oignons, ail et herbes seulement.
- pois et spaghetti volontairement omis du menu, qui lui change régulièrement
- le menu détaillé est affiché à la sortie, à notre grand plaisir et parfois, étonnement!
- impossible de vérifier l’état de salubrité des lieux : il fait tellement noir que les murs pourraient être couverts de vomi et nous ne le verrions pas. Nous le sentirions, cependant.
- les toilettes ne sont PAS dans l’obscurité
- en Allemagne, le principe est exploité à Köln, Berlin et Hambourg.
- on retrouve maintenant des Dark Restaurants un peu partout dans le monde, dont à Montréal (O.Noir)
Véritablement, une redécouverte inespérée de nos précieux sens : une appréciation du toucher et de l’ouï tout à fait unique, ou parfois la concrétisation de l’autre ne tient qu’à une partir infime de sa peau contre la notre et à sa voix à nos oreilles; une renaissance de l’odorat, qui magiquement nous fait voir des images d’aliments, personnes et d’autres souvenirs alors qu’on essaie de déchiffrer le présent.
Ps : parfait pour les blind-dates!